Jean Monnet.. Revenez !!

Jean Monnet, un cancre devenu père de l'Europe

A Bruxelles, on a oublié l’héritage de Jean Monnet ! Jean Monnet, l’inspirateur des Communautés européennes

Il y a eu bien des figures illustres tout au long des siècles qui ont rêvé d’unir les peuples européens, de Goethe à Victor Hugo, en passant plus récemment au Comte austro-hongrois Richard Coudenhove-Kalergi ! Mais ces rêves se sont heurté aux ambitions des grandes puissances européennes, aux aspirations des petits nations à trouver le chemin de l’indépendance et tout simplement aux conflits d’intérêts et de voisinage. Et les rêves se sont évaporés, quand ils n’ont pas été noyés dans le sang de guerres fratricides.

Mais Jean Monnet, on peut le dire, a été le seul Homme capable à ce jour de transformer un rêve en une réalité. Et pourtant rien ne prédestinait à devenir le Père de l’Europe, ce fils de marchand de Cognac dans la province française, cet autodidacte qui quitta l’école dès l’âge de 16 ans, ce « baroudeur » qui se maria secrètement à Moscou en 1934 avec une belle italienne ! Rien sauf un courage immense, des intuitions fulgurantes et beaucoup de pragmatisme !

Le courage immense il l’eut dans ces jeunes années , quand il réussit, au début de la première guerre mondiale, à forcer la porte du Président du Conseil français Viviani, alors que le gouvernement était replié par précaution à Bordeaux, pour lui proposer de créer des organes communs entre le Royaume-Uni et la France afin de gérer au mieux les efforts, logistiques et économiques de la guerre. C’était là une intuition lumineuse qui contribua à la victoire des Alliés et qu’il répéta à nouveau en 1940, avec cette fois l’autorité d’un Homme qui avait été entre temps, secrétaire-général adjoint de la Société des nations, banquier et homme d’affaires et avait su tisser des deux cotés de l’atlantique des relations solides au point d ‘être devenu un intime de Roosevelt et de Churchill.

Dès 1940, Jean Monnet, instruit par les conséquences de l’humiliation allemande après 1918, réfléchit à une architecture européenne qui permettrait d’arrimer solidement l’Allemagne dans le camp des démocraties. Une intuition dont nos hommes politiques feraient bien de s’inspirer aujourd’hui face à la Russie en guerre contre l’Ukraine.

Jean Monnet pu donner toute la mesure de son pragmatisme quand il rédigea la déclaration que fit le ministre français des affaires étrangères Robert Schuman devant l’Assemblée nationale française le 9 mai 1950, la fameuse Déclaration Schuman, acte fondateur des Communautés européennes, d’abord le Charbon-Acier avec la CECA, puis l’énergie atomique non militaire avec EURATOM et le marché commun avec le Traité CEE. Peu de gens savent que Jean Monnet était très enthousiaste sur EURATOM en particulier et l’idée d’une Communauté de l’énergie en particulier, mais beaucoup plus réservé sur l’idée du Marché commun car ils méfiait du libre-échange généralisé qu’il voyait comme une concurrence avec son idée première : des pays décident de mettre en commun, étapes par étapes, des ressources importantes et de les gérer ensemble au travers d’ organismes communs ! Jean Monnet perfectionna par la suite son idée, aidé de ses collaborateurs, notamment ceux du Benelux, en y ajoutant le principe fondamental de l’égalité entre tous les états, quel que soit leur taille : le petit Luxembourg se trouvait ainsi à la même table que la grande France ! Principe essentiel qui est bien oublié aujourd’hui !

On ignore ou passe sous silence, l’opposition de Jean Monnet à l’idée d’établir une fonction publique européenne car il considérait que l’Europe ne pouvait devenir une carrière et il craignait par-dessus tout l’évènement d‘une bureaucratie européenne coupée des réalités ! Ce fut d’ailleurs l’une des raisons de son départ en 1955 de la haute Autorité de la CECA, ancêtre de la Commission européenne, juste deux ans, neuf mois et 24 jours après en avoir été nommé le premier Président. Jean Monnet préconisait au contraire une administration européenne légère, composée d’agents venus des administrations nationales, des organisations sociales et patronales ou du privé avec des missions de court ou moyen terme. On peut dire que sur ce point là aussi, il fit preuve de courage en renonçant ainsi à toute fonction publique européenne dès 1955 et d’intuition face au risque, hélas, avéré, d’une bureaucratie européenne coupée des réalités.

On a enterré l’idée de « Communautés

Jean Monnet est mort le 16 mars 1979 mais c’est officiellement le 1er novembre 1993 que la ou les Communautés européennes vont officiellement disparaître pour se transformer en « Union européenne », appellation beaucoup plus banale et bien moins fort en symboles !

Mais on peut considérer que déjà avec L’Acte unique européen de 1986, on a préparé l’enterrement de l’idée même de Communautés. En effet, ce Traité, même s’il contient des avancées notables de la coopération européen dans de nombreux domaines, établit la prééminence du « marché intérieur européen » qui va peu à peu devenir l’alpha et l’oméga de l’Europe, ce qui n’était pas du tout l’idée de départ de Monnet :

· C’est le marché intérieur qui va pousser à la normalisation européenne au détriment du principe sain de la reconnaissance mutuelle des normes en vigueur dans chaque état. L’uniformité devient l’objectif et non plus le respect de la diversité

· C’est à partir de l’Acte unique européen, que la politique commerciale extérieure de l’Europe s’affaiblit et que disparaît peu à peu le principe de la « préférence communautaire », car les adeptes du marché intérieur veulent l’élargir à un marché mondial

· C’est le marché intérieur qui établit le principe du détachement de travailleurs de pays à faible revenus vers les pays à haut salaires, instaurant une forme de dumping social

· C’est à partir de l’Acte unique, qu’on va cesser de se préoccuper de l’’industrie européenne, et abandonner les grandes ambitions en matière des activités du futur (la fin du programme ESPRIT)

· C’est à partir de l’Acte unique que commencent les attaques permanentes contre la seule véritable politique commune européenne , l’agriculture !

Par après, les différents Traités, de Nice, Amsterdam et Lisbonne, vont parachever le travail de « déconstruction » du projet communautaire :

· Supprimant le caractère collégial de la Commission européenne avec des pouvoirs renforcés à son Président (e)

· Légalisant les « actes délégués » de la Commission européenne, c’est-à-dire des lois qui ne sont pas soumises ni à l’approbation des états et du parlement européen ni aux avis des acteurs sociaux

· Créant de fait des disparités de plus en plus grandes entre les Etats en fonction de leur taille ( nombre de voix dans les votes à la majorité qualifiée, prise en compte de la taille des pays

dans les votes, nombre de sièges au Parlement européen assurant la prééminence de l’Allemagne..)

· Multipliant les agences européennes décentralisées et d’exécution (près d’une cinquantaine aujourdhui !!) en accroissant considérablement le nombre de fonctionnaires européens et assimilés (pas loin de 100.000) faisant de l’aventure européenne une carrière et une sinécure et non plus un engagement et une vocation,

Sans retour aux Communautés et à la méthode Monnet, point de salut pour l’Europe !

Plus que jamais aujourd’hui, l’Europe est divisée, malgré des apparences trompeuses et des Sommets de chefs d’état et de gouvernements qui se multiplient sans résultats. L’Europe de la défense demeure un leurre car c’est l’OTAN qui se renforce et les armées nationales « Buy American » !. L’Europe de l’énergie n’existe toujours pas car notre dépendance, hier de la Russie, aujourd’hui de l’Azerbaïdjan, des monarchies du Golfe ou des USA, ne fait que croître…

Et pourtant, on aurait tant besoin de réalisations concrètes chères à Jean Monnet. On pourrait citer des dizaines de domaines d’inaction de l’Europe sur des sujets qui touchent directement le citoyen . Juste un petit exemple : la nécessaire mise en commun de nos moyens de lutte contre les incendies de forêt et les catastrophes naturelles par la création d’unités mobiles communes, quand on voit, d’année en année, ces cataclysmes frapper de plus en plus sévèrement les populations européennes et l’Europe agir avec retard quand les moyens nationaux sont insuffisants.

Et que dire de notre industrie ? : Pour la première fois en 2022, dans le domaine stratégique de la Chimie, l’Europe a plus importé qu’elle n’a exporté !. Les USA se réindustrialisent alors que l’Europe se désindustrialise !! Notre agriculture flanche tandis que l’inflation galope ! Nos meilleurs talents quittent le continent européen tandis que des flots de migrants peu qualifiés envahissent l’Europe ! Quelles réponses européennes ? Rien que des rapports et des conférences, mais pas d’actions concrètes

Il n’y a plus ni courage, ni intuitions, ni pragmatisme à Bruxelles !

Henri Malosse

Auteur du « Crépuscule des Bureaucrates »

Européen engagé, ancien Président du Comité Economique et Social Européen